31. Un petit chat

Jenny le prit et écarta le papier, révélant un petit chat de porcelaine lové sur un coussin en forme de cœur sur lequel étaient peints les mots "Je t'aime maman". Ma mère fronça les sourcils.
- Richard a eu un chapeau pour la pêche. Il vient tout droit d'Alaska !
Le sourire de ma grand-mère s'évanouit alors.
- C'est à cause de ça qu'on s'est disputés. J'étais contente, et lui voulait tout jeter. Comme si nous n'avions pas de fils ! Mais excuse-moi, Laura, je ne devrais pas t'embêter avec ça, ajouta-t-elle en reprenant son chat des mains de Jenny. Qui veut du thé ? Je vous fais un chocolat, les enfants ?
J'acquiesçai en silence, inquiet de la réaction de ma mère. Elle resta silencieuse un instant, perdue dans ses pensées, les yeux fixés sur le buffet où le bibelot avait disparu. Semblant avoir oublié notre présence, elle demanda finalement :
- Saviez-vous qu'il était dans les parages ?
- En fait, oui, répondit ma grand-mère en baissant la voix. Il est venu une ou deux fois m'embrasser. Il dit qu'il a trouvé du travail à l'aéroport, et qu'il en sort tard le soir. Et toi, au moins, tu savais ?
- Ouais, répondit ma mère.
Ses mains crispées sur la table semblaient tenir le pied de table avec lequel elle avait frappé la voiture de ma père. Ma grand-mère nous entoura affectueusement de ses bras. Sentir sa peau parfumée contre ma joue me donna le courage d'affronter ma mère. Je lui parlai des cadeaux que nous avions reçus, Jenny et moi. Accrochée à la main de notre douce mamie, Jenny supplia notre mère de nous laisser assister au spectacle.
- Allons, Laura, dit ma grand-mère, tu sais combien ils sont fous de catch, ces petits. Ce serait terrible pour eux, si tu leur interdisais d'y aller. Et d'ailleurs, quand est-ce qu'ils auront une autre occasion ?
- En plus, ajoutai-je en regardant ma mère bien en face, nous irons en bus.
Jenny acquiesça ingénument tandis que ma grand-mère me caressait doucement le bras, comme pour me soulager d'une réalité trop rude.
- Et bien, soupira finalement ma mère, il me semble que je n'ai pas trop le choix.
- Ca veut dire qu'on peut y aller, maman ? demanda Jenny.
Elle hésita de nouveau, regarda ma grand-mère, avant de lâcher dans un souffle :
- Oui.
- Ne dites rien à votre grand-père, les enfants, nous recommanda ma grand-mère avant de nous servir un monstrueux bol de chocolat chaud.
Nous rentrâmes chez nous ce soir-là, repus et chargés de nouveaux cadeaux, sans que ma mère ni mon grand-père se soient vraiment déridés. Jenny prit un livre et j'allumai la télévision ; ma mère, nous voyant occupés, se rendit silencieusement dans sa chambre. Elle y resta un long moment. Jenny et moi, curieux, jetâmes un œil par la porte entrebâillée. Elle était assise par terre, près de la fenêtre entrouverte et à demi masquée par les rideaux agités par le vent frais du soir, un petit tas de papier-cadeau froissé près d'elle, feuilletant avec un sourire d'enfant rêveur un livre de photographies du Brésil.
Elle avait toujours rêvé d'aller au Brésil.